« Rien n’a été plus dangereux que le fait, pour les gens, de confondre, chez eux-même ou chez les autres, ces deux notions ou de les placer sur un pied d’égalité: opinion et conviction. Une opinion, beaucoup en ont une. Une conviction, très peu. L’opinion prend son envol depuis les paroles, les pages des journaux, les désirs et les cancans, elle poursuit à nouveau son vol avec le prochain vent, colle aux faits, et elle est toujours soumise à la pression de l’air, à la psychose de masse. La conviction grandit à partir de l’expérience, elle se nourrit de l’éducation, elle reste personnelle et irréductible aux événements. L’opinion, c’est la masse, la conviction, c’est l’homme. Et toute la tragédie de ce temps tient ainsi en une phrase: les opinions ont vaincu les convictions ».
Stefan Zweig, « L’opportunisme, ennemi mondial » (Berlin, octobre 1918), Seuls les vivants créent le monde, Robert Laffont, 2018.
Ce texte, écrit en 1918, n’a pas pris une seule ride et ce que Stefan Zweig croyait être seulement le trait d’une époque est en réalité un risque de dérive éternel de l’être humain. Non, rien n’a changé, et les débats, les polémiques, les complotismes, actuels concernant le Covid-19 sont le fruit des opinions, confondues avec les convictions. Non, rien n’a changé et Platon, Aristote, Thomas Hobbes, Emmanuel Kant et tant d’autres, chacun en leur siècle, en leur époque et en leur pays, l’ont dénoncé. Mais ne nous décourageons pas, car tant qu’il y aura des hommes, face aux masses, qui dénonceront auprès de chaque génération le triomphe possible des opinions, alors il y aura un espoir…
Commentaire : Gabrielle Halpern