« Rien de plus vivace que la peur, sans elle, nous serions bien peu de choses. C’est une tendance caractéristique de l’homme que de s’abandonner à la peur. Point de peur qui se perde, mais les cachettes de la peur sont insoupçonnables. Parmi tout ce qui existe en l’homme, ce sont peut-être bien les peurs qui se transforment le moins. Quand je songe à mes jeunes années, ce sont mes peurs, infiniment nombreuses, que je reconnais avant tout. Il en est, parmi elles, que je ne découvre qu’aujourd’hui, il en est d’autres que je ne découvrirai jamais. ; en elles réside, me semble-t-il, le mystère qui me donne envie de vivre éternellement ».

Elias Canetti, Histoire d’une jeunesse : la langue sauvée, Albin Michel, 2005
 
Dans ce monde où tout change, tout le temps, - y compris ce que nous considérions comme le plus immuable -, Elias Canetti nous donne de quoi méditer : nos peurs, elles, se transforment peu. La peur que nous ressentions, enfant, de la solitude, est demeurée intacte, tandis que nous avons grandi, mûri, vieilli. Notre peur de la mort, quant à elle, n’a pas pris une ride, en comparaison de nos visages et de nos mains.
Ce confinement, parce qu’il nous contraint à nous recentrer, à nous repositionner, à nous rabattre sur notre territoire personnel, est comme un réactif chimique, qui débusque les cachettes de nos peurs pour les faire apparaître au grand jour. Leur découverte est vertigineuse, mais c’est surtout leur éternelle jeunesse, leur invariabilité, qui étonne le plus, pour ne pas dire déstabilise ou bouleverse. C’est presque un scandale de penser que tout ce qui est sur cette terre est voué à la transformation, à la vieillesse, sauf nos peurs, éternels centres de notre gravité. Un scandale… Ou un extraordinaire soulagement, qui peut nous aider à les considérer davantage comme des amies que comme des adversaires. En ce temps de confinement où elles rejaillissent, leur existence pourrait même paradoxalement constituer une sorte de point de repère, qui, comme tous les points de repère, nous aide à nous maintenir vivant.