Interview de Georges Nahon - Analyste Conseil
Ancien DG pendant quinze ans d’orange Silicon Valley à San Francisco, créateur de l’Institut Orange
Quel est l’impact du Covid-19 sur la tech américaine ?
Les startups et les licornes de la tech américaine traversent une période difficile avec le Covid-19. Mais le problème a vraiment démarré en mai 2019 déjà avec les entrées en bourse déconcertantes de Uber, Slack et l’abandon de celle de WeWork plus récemment. Il y a également eu l’effondrement de quelques licornes comme WeWork, Zume, et la faillite de OneWeb. Également, l’abandon de l’acquisition de HP par Xerox pour plus de 30 milliards de dollars à cause du ralentissement de l’économie due au virus.
La bulle des « licornes » explose par étapes, car les marchés étaient devenus paraboliques jusqu’avant le virus. L’euphorie s’effondre au moment où la pandémie fait exploser cette bulle, causée par le désordre financier et la financiarisation de l’économie au détriment de la création de valeur pour la société civile. Le virus n’est pas la cause de l’effondrement, mais le catalyseur. Le COVID-19 exacerbe tous ces problèmes. Ils étaient sous-jacents avec une économie en pourrissement.
La page des sociétés non viables, dites « pré-revenus ! » ou celles, uniquement tournées vers la croissance à-tout-prix et sans objectif sérieux de bénéfices est tournée avec beaucoup de dégâts. « On vendait 1 dollar pour 80 cents ! » pour acheter des clients. Les candidats à ces modèles ne trouveront plus d’investisseurs avant longtemps. Il peut aussi y avoir d’autres faillites dans la tech. Et la disparition de startups le plus souvent pas très « tech ».
Quels sont les changements de postures de la tech et des investisseurs ?
La baisse énorme des valorisations encourage les entreprises de tech, petites et grandes, à revoir leurs coûts et à préserver leur trésorerie. « Cash is king ! « . Les startups licencient pour rester viables le plus longtemps possible avant la reprise espérée proche. Elles vont chercher (ou vont être poussées par leurs actionnaires) à se faire racheter par la Big Tech qui dispose d’énormément de liquidités. Ces big tech vont trouver dans cette crise une aubaine, un réservoir exceptionnel de talents rares qui quittent les startups de tech et qui recherchent des situations moins risquées.
Coté chiffre d’affaire, les startups de tech sont durement confrontées au fait que la plupart des grandes entreprises, des gouvernements, des PMEs et ETIs n’achètent que des produits et services critiques pour leur survie et ce, pour encore un bon moment.
Le capital risque est en difficulté également (moins de fond levés) et la levée de fonds par les startups est plus rare et moins importante et la baisse générale est attendue. Pour mémoire, le financement des startups pendant les récessions de 1982, 2000, et de 2008, s’était considérablement raréfié. Les termes des contrats d’investissement redeviennent favorables aux investisseurs et beaucoup moins aux fondateurs. Par ailleurs, le CVC ou Corporate Venture Capital - investissements stratégiques par les entreprises dans les startups - s’arrête comme c’était prévisible en période tendue, les maisons mères ayant d’autres chats à fouetter, preuve que le CVC n’est pas si stratégique que cela. La faillite de OneWeb a dû refroidir les esprits du CVC.
Les entrées en bourse de la tech vont se raréfier comme les fusions acquisitions. Il y aura ponctuellement de belles acquisitions, car les entreprises disposant de cash vont pouvoir trouver de très bonnes affaires, vu la chute importante des valorisations.
Qui tire son épingle du jeu ?
L’industrie mondiale de la technologie avec ses 3.9 trillions de dollars va souffrir en 2020 et au-delà, mais moins que le tourisme, et la mode. Ceux qui s’en tirent aujourd’hui dans la tech sont dans le cloud computing, l’IA et les services numériques aux entreprises. La course à la numérisation et à la robotisation va s’accélérer à cause des destructions d’emplois par l’épidémie. Le secteur santé est porteur, mais les biotech réorientent leurs travaux vers du court terme.
A cause du virus, l’usage de la reconnaissance d’empreinte digitale déclinera pour éviter les contacts physiques avec un écran ou un appareil, mais la reconnaissance faciale et la détection de l’iris verront un accroissement d’intérêt. La sécurité sanitaire l’emportera sur la protection de la vie privée dans les années à venir pour permettre de combattre l’épidémie et pour éviter les prochaines.
Les opérateurs télécoms et les Big Tech vont jouer un rôle croissant dans la détection et le traçage des contagions, et pour optimiser les logistiques sanitaires, - aidées aussi par l’IA et les énormes capacités de calculs de leurs datacenters.
Curieusement, les BigTech s’en tirent bien sur le plan de leur réputation mise à mal depuis des mois. Parce que les services de Google, Facebook, Amazon, Netflix, Apple, Microsoft etc. sont tellement utilisés pendant le confinement partout dans le monde, pour de nombreux besoins, comme les livraisons, le maintien de contacts sociaux, le télétravail, les distractions et la recherche de renseignements spécifiques pour organiser la vie en confinement.
Comment voyez-vous les choses à l’avenir ?
Le virus est responsable de la désorganisation et de la dislocation des activités économiques, y compris dans la tech et le monde fragile des startups. Mais aussi chez leurs clients potentiels dont certains sont saturés de dettes et susceptibles de générer un cataclysme financier. Mais le désordre avait commencé bien avant la pandémie, avec la formation de la bulle des licornes de la tech.
L’administration américaine pourrait très bien lancer une sorte de plan Marshall national du numérique pour injecter des capitaux, non seulement pour soutenir les sociétés de tech américaines en détresse, mais aussi et surtout pour amplifier la recherche et développement comme cela s’était passé avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Il est vraisemblable que le modèle de développement du secteur de la tech américaine changera après la pandémie et que l’on ne reviendra pas exactement d’où l’on est parti, même d’ici trois ans. Il ne s’agira pas autant de redémarrer que de réinitialiser. Avec un nouveau paradigme plus responsable et plus en harmonie avec les besoins et les intérêts de la société civile à court et long terme. Davantage de symbiose que de parasitage Tech/société.Même les vœux pieux ont un avenir. Pour un temps du moins