« C’est ainsi qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, dès les premières semaines, celui de tout un peuple, et avec la peur, la souffrance principale de ce long temps d’exil. Une des conséquences les plus remarquables de la fermeture des portes fut, en effet, la soudaine séparation où furent placés des êtres qui n’y étaient pas préparés. Des mères et des enfants, des époux, des amants, qui avaient cru procéder quelques jours auparavant à une séparation temporaire (…), se virent d’un seul coup éloignés sans recours, empêchés de se rejoindre ou de communiquer (…). A la vérité, il fallut plusieurs jours pour que nous nous rendissions compte que nous nous trouvions dans une situation sans compromis, et que les mots « transiger », « faveur », « exception », n’avaient plus de sens ».

Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1972

Relire La Peste en ce temps de Covid-19 est une drôle d’expérience qui suscite bien des échos avec ce que nous vivons aujourd’hui. Ce qui est particulièrement intéressant dans cet extrait est le passage toujours mystérieux du singulier à l’universel.
On croit toujours vivre un sentiment singulier, c’est-à-dire unique, et l’on prend conscience avec étonnement que c’est précisément parce que ce sentiment était si singulier qu’il est si universel ! Chacun d’entre nous est aujourd’hui séparé de ceux qu’il aime ou d’une partie de ceux qu’il aime, et le chagrin de cette absence a beau être personnel, indicible et incommunicable, il est ce qu’il y a de plus collectif, de plus partagé, de plus universel. Autrement dit, l’universel est singulier et le singulier est universel.
C’est en vertu de ce principe que la lecture d’un roman relatant la vie d’un personnage qui n’a rien à voir avec nous, qui a vécu il y a mille ans ou qui vit à l’autre bout du monde, a la capacité de nous toucher. Peu importe qu’il soit homme quand nous sommes femme ou qu’il habite au pôle nord quand nous vivons au pôle sud, dans cette vie si singulière, nous retrouvons ce qu’il y a de plus universel : une manière humaine d’être au monde.
Cette énigmatique connexion entre le singulier et l’universel est sans doute la chose la plus rassérénante qui soit : nous, qui ne vivons pas mille vies, pouvons en vivre une, la nôtre, et dans cette singularité, atteindre comme un sommet, l’universel.