« M’intéresser aux métamorphoses m’a préservé de devenir la victime du monde des concepts, en marge duquel je suis toujours resté ».
Elias Canetti, Histoire d’une vie : le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, 2005
Entre autres choses, le philosophe et écrivain Elias Canetti s’est beaucoup intéressé à la question des métamorphoses et a proposé à leur sujet des réflexions[1] d’une grande profondeur. Ce qui est intéressant ici est l’opposition qu’il fait entre métamorphoses et concepts.
Les unes sont nomades, mouvementée, indéfinies, insaisissables, inachevées, souples et improbables ; tandis que les autres sont sédentaires, immobiles, définis, saisissables, accomplis, rigides et rassurants. Ce qui est en métamorphose est de la matière vivante et animée ; tandis que ce que le concept englobe n’est rien d’autre qu’un souvenir éteint. Nietzsche écrivait d’ailleurs à ce sujet que le concept est une impression « momifiée et conservée »[2] et il n’avait pas tort ! Le concept n’est que le cercueil d’une impression morte.
Mais cela voudrait-il dire que le monde prétendument rassurant des concepts serait finalement bien plus dangereux pour l’être humain qu’il n’en a l’air, avec sa collection de momies froides, mais bien conservées ? Ce monde-là ne serait-il pas plutôt celui des ombres de la caverne de Platon, nous donnant l’illusion de la vie, tandis que ce qu’il renferme est mort il y a bien longtemps ?
Nous revenons toujours à cette même idée : le monde ne peut pas entrer dans nos vieilles cases et le penser reviendrait à voler de l’or et à le découvrir transformé en sable dans nos coffres… C’est notre manière d’aborder la réalité qui doit être repensée de fond en comble, en dehors de la rationalité, qui n’est qu’une usine de production à la chaîne de concepts. Ainsi donc faudrait-il avoir la force d’y renoncer et de dire : je n’ai pas de concepts en moi, j’ai des métamorphoses, elles sont certes moins rassurantes, mais ce qu’elles recèlent, c’est la vie.
[1] Elias Canetti, Masse et puissance, Gallimard, 1986.
[2] Nietzsche Friedrich, Le livre du philosophe, traduit par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Éditions Flammarion, 2014, p. 67.