« Nous devons capituler les uns envers les autres, afin de pouvoir fouler ensemble une seule et même grande tribune, celle de la volonté et de l’action (…). Tâchons de rechercher notre fraternité au-delà de la politique, de penser en dehors de la géographie et de l’histoire – non, cessons même de raisonner. Contentons-nous de ressentir ! Notre possible communauté ne peut exister que dans le sentiment ».
Stefan Zweig, « Eloge de défaitisme » (Leipzig, juillet-août 1918), Seuls les vivants créent le monde, Robert Laffont, 2018
Stefan Zweig soulève une sacrée question : nous ne pensons jamais de manière neutre, nous avons toujours un cadre de pensée. Quand nous pensons, nous le faisons toujours dans un contexte donné : que ce contexte soit politique, générationnel, historique, géographique ou culturel. Ce principe est aussi une immense limite, puisqu’il nous conduit à des pensées étroites, à des pensées petites, diminuées et rétrécies…
Si le choc du Covid-19 est si grand, c’est aussi parce que nous avons du mal à le penser. Et pour cause ! Il dépasse notre pensée, il dépasse tous nos cadres. Le Covid-19 n’est pas politique ; il n’est pas non plus historique ni géographique. C’est un virus apolitique qui transcende le temps et l’espace, balaie les durées, esquive les frontières et ridiculise nos raisonnements. Zweig nous invite dans un premier temps à élargir notre pensée pour repousser ses limites, puis tout bonnement à renoncer à la pensée pour le sentiment.
Cette abdication est un peu trop simple et ce n’est pas parce que l’exercice est douloureux qu’il faut s’y soustraire. Le problème ici est que la pensée est réduite au raisonnement[1], c’est-à-dire à l’enchaînement en cascade d’idées, suivant une logique inductive ou déductive. La raison n’est rien d’autre qu’un traitement mécanique des choses, qui les trie et les range dans des cases. Or, la pensée est incroyablement plus riche que cela et la réduire à la raison, comme de nombreux autres philosophes l’ont fait, est presque blasphématoire ! La raison a besoin des cases « histoire », « géographie », « politique » ; mais la pensée peut s’en passer, si elle accepte d’y renoncer et d’apprendre à « faire sans ». Car oui, on peut apprendre à faire sans, ou plutôt, on peut apprendre à créer sans cesse de nouvelles cases, sur-mesure et et à usage unique. La capacité de créativité de la pensée est un muscle : si l’on ne l’entraîne pas, elle se ramollit ! S’il est urgent de recycler les matériaux pour préserver les ressources naturelles de notre planète, il est tout aussi crucial de cesser de recycler nos vieilles cases pour préserver notre pensée !
Le Covid-19 est un magnifique cas d’usage et nous pouvons le considérer comme un exercice collectif qui nous est proposé. A nous de nous entraîner régulièrement, tous les jours, comme des sportifs. Nous ne pourrons « penser » ce qui nous arrive aujourd’hui que si nous sortons nous-mêmes de toutes nos cases, de toutes ces cases dans lesquelles nous étions jusqu’à présent confinés… Oui, déconfinons notre pensée !
[1] Voir Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Editions du Pommier, Paris, 2020.