Sommes-nous en train de voir émerger un nouveau terrain d’inégalités ? La surmortalité constatée dans le département de Seine-Saint-Denis, le plus pauvre de France, interroge sur ces femmes et ces hommes qui succombent au virus Covid-19, pas tous malades par ailleurs, pas tous âgés, pas tous considérés a priori comme des populations à risque. Si le département compte 3 fois moins de lits de réanimation qu’à Paris, alors que la différence de population n’est même pas de 1 à 2, les patients sont pris en charge, le risque ne se situe pas là.
Il remonte sans doute à beaucoup plus loin et à beaucoup plus longtemps. A des inégalités structurelles de conditions de vie, qui exposent cette population à une triple peine.
Un tiers des séquano-dionysiens vivent sous le seuil de pauvreté contre une moyenne régionale de15,9%, et subsistent à l’aide d’un revenu moyen qui atteint 16761 euros, - alors qu’il est plus élevé, à 22738 euros, dans le reste de la région Ile de France. Voilà pour le revenu.
Quelque 17,5% des logements sociaux franciliens se situent en Seine-Saint-Denis, soit un chiffre équivalent à celui de Paris, qui compte pourtant 600.000 habitants de plus. La population résidant dans le parc social est également plus fragile : les deux tiers du parc social en Seine-Saint-Denis se concentrent en quartier prioritaire de la politique de la ville, au chevet desquels se penchent les pouvoirs publics, contre un tiers pour Paris, dont la situation est pourtant la plus comparable en Île-de-France. Enfin, la Seine-Saint-Denis compte 71% de logements collectifs dont les deux tiers datent d’avant 1975, dans des résidences majoritairement sociales, dont l’entretien n’a pas toujours été exemplaire. Promiscuité, forte densité et inconfort, lorsque les logements sont sur-occupés : c’est dans cet environnement qui rend le confinement difficile, que le virus se répand, apparemment plus vite qu’ailleurs. D’autant plus que les points de ravitaillement sont éloignés et peu nombreux,
Moins immédiatement visibles, les métiers exercés par les habitants de ces quartiers les mettent aussi en première ligne. Moins de 10% sont des cadres, qui peuvent se payer le luxe de télétravailler, quand 45% des ouvriers et employés, la majorité des actifs du département, continuent de sortir de chez eux tous les jours. Cette première expérience de la pandémie et du confinement, expose, au même titre que des pompiers pas tous volontaires, ces femmes et ces hommes qui subissaient déjà la pénibilité de certains de leurs métiers. Hormis les membres du personnel hospitalier, conscient des risques, les employé.es des supermarchés, les chauffeurs routiers, les éboueurs, les livreurs… qui souvent empruntent aussi les transports en commun pour se rendre sur leurs lieux de travail, n’avaient sans doute jamais imaginé le faire, la peur au ventre et au péril de leur vie.
Les mêmes questions émergent ailleurs : le New York Times s’est fait l’écho d’une comparable très forte et très choquante surmortalité au sein de la communauté africaine-américaine dans plusieurs grandes villes et États comme le Michigan, l’Illinois et la Louisiane. A Chicago : 72% des décès pour un tiers seulement de la population. C’est en comparant les écarts de niveau de vie auxquelles ils ajoutent désormais les conditions d’habitat et de travail que les observateurs expliquent cette différence très importante. Peu de chiffres pour l’instant nous parviennent d’Inde où les métiers de subsistance qui animaient les rues rue sont interdits et ceux qui les exerçaient bannis des villes où ils n’ont nulle part où s’abriter. Mais ils seront peut-être effrayants.
En quelques semaines, la pandémie aura mieux fait comprendre que tous les traités de sociologie, ce que représentent pour la société ces bien-nommés « travailleurs-clefs », sans lesquels elle ne survit pas. En temps normal et encore plus en période de crise. Il faudra se souvenir de ce que l’on doit à ces « invisibles » soudain mis en lumière et ne pas seulement les remercier en les couvrant d’hommages. Car eux décideront peut-être de ne pas retourner dans l’ombre.