Dominique Villa, Directeur de Aid’Aisne

INTERVIEW par Alexandra Bardet

« L’aide à domicile est un rempart qui protège les plus vulnérables d’un transfert vers des hôpitaux surchargés (…) D’où le besoin impérieux de masques pour les salariés. »
Comme ses homologues, Dominique Villa, directeur de Aid’Aisne, a de très longues journées. En temps normal, le service d’aides à domicile (association à but non lucratif) qu’il dirige emploie 250 salariés intervenant auprès de 1 000 personnes âgées ou en situation de handicap. Depuis plusieurs semaines, les aides à domicile sont au front pour assurer les gestes essentiels (le lever, le coucher, les toilettes, les repas) auprès des personnes en perte d’autonomie. Il alerte sur la nécessite d’armer le secteur, en matériel de protection (et bientôt, en tests), pour que ce rempart tienne, préservant à la fois l’hôpital et, bien sûr, les personnes fragiles.
 
A quoi ressemble une journée de directeur de services d’aide à domicile en ce moment ?
L’ordinateur est branché en permanence, comme le téléphone… Nous faisons beaucoup de Visio avec le Comité de direction, la cellule de crise… Il faut consulter et prendre des décisions rapides. Les informations sont très (trop) nombreuses, je veille à ne pas noyer les équipes. Surtout, je téléphone et j’envoie des messages aux collaborateurs pour qu’ils gardent le moral, pour avoir un collectif soudé et pour répartir les missions de chacun.
 
Quel est le rôle des aides à domicile dans cette crise ?
Leur rôle est primordial. Elles doivent continuer leurs missions essentielles, mais aussi pallier les absences (35 %). Elles sont non seulement indispensables auprès de la personne aidée pour assurer ses besoins primaires, mais aussi une vigie pour détecter les signes d’alerte. Elles remontent toutes les informations aux Coordinatrices de parcours, qui font l’interface avec les familles et les autres acteurs du Domicile. Via WhatsApp, elles communiquent entre elles pour échanger et répartir les missions comme les courses, la pharmacie… Plusieurs travaillent la peur au ventre, mais nous n’avons eu aucune demande de droit de retrait. Les absences sont liées à des contraintes familiales ou à une santé fragile.
 
Pourquoi faut-il à tout prix que la « digue du domicile » tienne ? Et que faut-il pour garantir cela ?
L’aide à domicile est un rempart qui protège les plus vulnérables d’un transfert vers des hôpitaux surchargés, où des choix sont faits en matière de public accueilli. Cette digue est une barrière de précaution et de prévention sanitaire. Elle permet de préserver les personnes fragiles dans un endroit à la fois choisi et protégé par les interventions de l’aide à domicile, ainsi que la famille.
Depuis toujours, le rempart du domicile évite d’aller vers la réparation – le rôle de l’hôpital. Nous sommes des acteurs légitimes de la prévention primaire, ainsi que des acteurs de l’aide, facilitant l’entraide et les solidarités.
Aujourd’hui, cette digue doit être solidifiée. Il faut à tout prix faciliter et sécuriser le travail des aides à domicile, en les surprotégeant. D’où le besoin impérieux de masques pour les salariés, de sur-blouses, de charlottes, de tabliers jetables, de gants, de gel…
 
Comment expliquez-vous cet oubli des décideurs et des politiques publiques au début de la crise, et en général, vis-à-vis du secteur du Domicile ?
Nous ne sommes jamais dans les radars, car la prévention n’est pas une priorité en France. C’est culturel. On préfère penser « réparation », en somme, intervenir là où la politique publique est la plus visible, ne serait-ce qu’en termes de statistiques. L’aide à domicile est rendue invisible par ce parti pris « tout sanitaire ». Notre secteur n’est donc jamais prioritaire. Ce qui est une erreur.
 
Quel vœu formulez-vous pour demain ? Pour le « jour d’après » ?
Le vœu de remettre les professionnels du domicile à la même hauteur et à la même valeur que les professionnels de la santé. Cette reconnaissance passe par une politique forte. Il est temps de redonner du sens au service public délégué aux acteurs publics (CCAS) et associatifs, et de leur laisser la main pour répondre aux besoins et inventer de nouvelles formes de réponses sociales et solidaires. La délégation de services, c’est avant tout une délégation de la confiance, à savoir : confier les meilleures réponses à des acteurs désintéressés, existants par leur pacte social et solidaire. A ce titre, le maintien des CPOM* par décret devra subsister après la crise. Nous savons gérer au mieux les délégations et les allocations de ressources dédiées.
 
*CPOM : contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens signé avec le Conseil départemental, financé par les fonds de la CNSA (Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie)