On s’ouvre au vaste monde et l’on ne voit plus ce que l’on a sous le nez. On décide fort prétentieusement de ce qui est important pour soi et de ce qui ne l’est pas. Toutes les lignes de l’expérience sont tracées d’avance sans qu’on le sache ; ce que l’on n’est pas encore capable d’exprimer se dérobe également au regard. Si pressante est la soif de savoir que l’on passe à côté de bien des choses sans même s’en apercevoir.
Elias Canetti, Histoire d’une vie : le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, 2005
Pendant des années, chacun d’entre nous s’est élancé à l’extérieur ; « le monde », ce que l’on considère comme « le monde » se définissait presque par cet extérieur. Le monde, c’était la rue, c’était tout ce qui existait une fois que l’on avait ouvert la fenêtre, la porte de la maison ou de l’appartement, c’était la nature, c’était tous ces inconnus que l’on croise par hasard, c’était ces voyages que l’on faisait, ailleurs, c’était tout ce qui nous entoure. Bref, le monde, c’était partout, sauf chez nous.
Et puis, un beau jour, il y a un virus qui nous tombe dessus et qui nous oblige à dévisager ce que nous avons sous le nez. Soudain, notre monde a changé. Il n’est plus seulement ce que l’on regarde par la fenêtre, il est ce que l’on voit au saut du lit, il est la table de la salle à manger, il est l’armoire, la salle de bain, la chambre, le couloir, il est ce parquet, aussi ; et il est cette porte que nous devons laisser fermée. « Ce que l’on n’est pas encore capable d’exprimer se dérobe également au regard », nous dit Elias Canetti… Ainsi ne pourrait-on voir que ce l’on est capable de dire ? Quand le philosophe anglais Austin déclarait que « dire, c’est faire », Canetti répond que « dire, c’est voir ». Il nous faut apprendre à dire ce monde, malgré ses métamorphoses, si nous voulons le voir, lui donner l’importance qu’il mérite et peut-être, qui sait?, le transformer!