Le tourisme va-t-il devoir être repensé ?

Oui, bien sûr, même s’il y a un côté un peu indécent à parler de voyage, en ce moment. Tout l’imaginaire autour du tourisme, selon lequel, cela rapproche les peuples, est momentanément mis en sommeil, puisque l’on nous aura dit pendant des mois que l’on doit tenir ses distances vis-à-vis des autres et les réduire vis-à-vis de ses déplacements… On en reparlera en septembre, mais avant, cela nécessitera de découvrir un traitement, un vaccin, ou que le taux d’immunité soit suffisamment élevé. On nage dans beaucoup d’hypothèses, on n’en sait pour l’heure pas suffisamment. Cela dit, certains acteurs du tourisme avaient déjà amorcé une réflexion avant même cette crise autour de trois considérations :

    • celle de la remise en question de la croissance exponentielle perpétuelle, où l’on vantait le doublement du nombre de passagers aériens dans les 10 ans (passant de 3,5 milliards à 7 milliards) tout comme des touristes (passant de 1,3 milliards à 2,5 milliards). Le tourisme était passé d’un tourisme de mot (rêve, onirisme, beauté, altérité, partage, ressourcement) à un tourisme de chiffre (taux de croissance, cours de bourse, prix du baril, capacité aérienne, nombre d’étrangers accueillis, sans parler du sacrosaint EBITDA) …

 

    • Sans aller jusqu’à imaginer la naissance d’un Pierre Rabhi du tourisme, et donc d’une sobriété heureuse appelé ici « non-déplacement positif », nous allons devoir construire un modèle plus prudent, moins conquérant, fait de développement responsable et d’investissements raisonnés. Était-ce normal que des compagnies aériennes commandent des avions, sans même savoir ce qu’elles allaient en faire, que des groupes hôteliers construisent toujours plus de chambres sans même rénover le parc existant et que des ministres ne parlent que du nombre de visiteurs et jamais du rapport à ces visiteurs ? Le changement de paradigme en termes de croissance aura pour principal effet de redonner un juste prix aux choses, donc sans doute une juste considération.

 

    • Celle du surtourisme, voire de l’anthropotourisme, va se dégonfler de facto par le surenchérissement des voyages, par la réduction du nombre de candidats au voyage et par la contraction des programmes des Tour Operators, où déjà commençait à poindre l’idée qu’il était possible d’en faire moins pour en voir plus, ou en tous les cas pour en vivre mieux. On va rapidement voir des villes comme Venise, en faire payer l’accès, voir des sites comme le Machu Picchu développer des modèles à la Lascaux et au-delà on va mécaniquement parler de sous-tourisme pendant quelques temps.

 

  • Puis, déjà avec la prise de conscience écologique, les gens ont commencé à voyager moins, à vouloir voyager plus propre (d’où le développement d’avions moins polluants, de véhicules de transferts à empreinte carbone réduite, d’hôtels à énergie positive ou de suppression des plastiques etc.). Ce mouvement va se démultiplier et sera l’un des grands axes à n’en pas douter de la réinvention.

En résumé, je pense donc que les conséquences de l’accélération de ces différentes considérations vont impacter fortement les tarifs qui vont monter, tant pour le tourisme ludique que pour le voyage d’affaires, notamment parce qu’il y aura moins d’avions au départ et moins de lignes. En tout cas, la dynamique du voyage, telle qu’elle s’est construite ces dernières années (les prix bas sous la houlette des low cost), tout cela va être corrigé. On va devoir considérer les investissements en fonction du nombre de clients, et non pas trouver des clients en fonction du nombre d’investissements.

Pour ce qui est des voyages professionnels à l’étranger, les entreprises sont en train de découvrir que les réunions en visio avec Zoom sont souvent beaucoup plus efficaces et moins chères qu’un déplacement.

Pour ce qui est du moyen-terme, sur le plan professionnel, comme il y aura moins de déplacements et moins de réunions de groupe, on peut, somme toute, imaginer que les entreprises organiseront des événements plus importants. Il y aura donc tout un nouveau business autour de l’organisation de grandes messes (team building, séminaires…). Enfin un élément positif… (rire, ou disons sourire) !

 

A vous entendre, le voyage va devenir un produit de luxe réservé aux plus riches…

On peut, en tous les cas, penser que le voyage va devenir une expérience plus rare, donc plus réfléchie afin d’en savourer tous les moments et toutes les richesses. On ne voudra plus en perdre la moindre miette. C’est pourquoi je pense que l’on acceptera de voyager moins souvent car mieux, c’est-à-dire de manière plus harmonieuse avec la planète et ses habitants, de même que l’on acceptera l’idée d’épargner pour financer un voyage mieux intériorisé. Du reste, dans ce cadre, on va redécouvrir les vertus et les plaisirs de la préparation du voyage.

Les millénials auront toujours des opportunités de voyager moins cher même s’il faudra ajouter probablement une taxe écologique dans la construction des prix, que j’ai déjà évoqués :

    • Concernant le transport aérien, en saisissant des opportunités soit de dernière minute (y compris à l’aéroport) même si elles seront beaucoup moins nombreuses, soit en première minute, ce qui aura l’avantage, pour les compagnies aériennes, de pouvoir mieux planifier leurs taux de remplissage. Pour l’Europe il y aura le transport en train et demain, en car, à hydrogène.

 

    • On va surement réintroduire des idées de nouveaux modèles de transports aériens autour du nombre de kilos de bagages transportés, des repas facturés, si commandés.

 

  • A destination, on pourra exploiter tout le potentiel de l’économie dite du partage, (covoiturage, logement, voire repas chez l’habitant, glamping et tout une série d’hôtels nouvelle génération à énergie positive, et à facturation liée aux ressources consommées voir un développement de l’échange d’appartements ou de maisons). Du reste je prends le pari que vont fleurir de nouveaux AirBnB basés sur le concept originel de chambre chez l’habitant en opposition avec la location totale d’un logement. Du reste l’économie du partage c’est bien l’exploitation de toutes les ressources dormantes (siège vide dans une voiture ou chambre disponible dans une maison ou un appartement).

Cette réinvention pourrait se faire dans la dynamique des greeters (ambassadeurs bénévoles du potentiel touristique de leur région) qui fleurissent un peu partout dans le monde. Ce tourisme « contraint » va s’imposer de fait comme un tourisme raisonné.

Au-delà, la fin du tourisme de profusion aura, en plus d’un impact écologique, un impact économique (c’est ce que l’on appelle une économie vertueuse). On va également voir se développer des modèles de financement des vacances et des voyages autour du paiement en 10 ou 12 fois, matérialisant ainsi pour les consommateurs un budget vacances annuel.

 

Interview de Jean-Pierre Nadir,
Fondateur du portail web Easyvoyage.com
par Brice Soccol pour confiNews.fr

 

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