« Dans une lettre[1] écrite par René Descartes à Benedetto Castelli[2], un moine bénédictin et mathématicien italien, disciple de Galilée, le philosophe affirme qu’il ne faut plus parler de « nature » [3]. Tout cela est beaucoup trop « suspect » [4], confus et obscur : la nature recèle quelque chose de magique et d’incertain qui ressemble trop au monde dans lequel vivaient nos ancêtres. Mieux vaut parler de « matière » : une catégorie beaucoup plus rigoureuse, claire et précise.
Ce n’est pas un simple changement de mot ; c’est un bouleversement dans le rapport de l’homme à la nature, et en fait, dans le rapport de l’homme à la réalité. En revisitant le langage, Descartes indique la manière dont on doit considérer la nature. Tout ce qui a trait au flou, à l’hybride, à l’incertitude, à l’imprévisible, à tout ce qui dépasse l’homme, doit être effacé. La « nature » échappe à l’homme, tandis que la « matière » est malléable à merci.
C’est une révolution dans la manière de penser le rapport de l’homme à la nature. La nature n’est plus ce qui est face à l’homme ou ce dans quoi l’homme vit ; elle devient tout à coup une simple glaise que l’homme peut pétrir, façonner, manier, manipuler, ajuster, à l’envi. Il y a, sous-jacent, un désir de maîtrise immense (…).
Là, nous pouvons percevoir, sans faire d’anachronisme, les prémisses de l’ère « anthropocène ». C’est ici, à cet instant précis de l’histoire des idées, que l’idée que l’homme puisse avoir une influence déterminante sur la nature au point de la métamorphoser, trouve ses ferments, sa justification, sa philosophie. Le destin de la nature, - désormais appelée matière -, est à présent entre les mains de l’homme. Une ligne a été franchie : jamais plus l’homme n’abordera la nature autrement que comme son terrain de jeu. Plus qu’un changement de terminologie, c’est une vision du monde, une conception de la réalité, une relation à la nature, qui a été affirmée ».
Gabrielle Halpern, extrait de « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020.
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[1] Descartes René, « Lettre de René Descartes à Castelli du 21 décembre 1613 », Dialogues et lettres choisies, Paris, Hermann, 1987, p. 384.
[2] Castelli Benedetto, 1577-1643.
[3] Relevé dans Courcelles (de) Dominique, « Revisiter l’œuvre de Bachelard », Goûter la Terre, Histoire culturelle et philosophique des éléments,Paris, Études et rencontres de l’École des Chartes, 2016, p. 124.
[4] Descartes René, « Lettre de René Descartes à Castelli du 21 décembre 1613 », Dialogues et lettres choisies, Paris, Hermann, 1987, p. 384.