« La vie n’est pas assez suivie, il n’y a que des à-coups et les intermittences sont trop longues »

Paul Léautaud, « Journal littéraire », Folio, 2013.


Le Journal de Paul Léautaud (1872-1956), - une petite merveille à lire en tant que fenêtre sur le Paris de cette époque et sa vie littéraire -, est une huître pleine de perles. Cette phrase en est une. Cet écrivain et critique dramatique français exprime à la perfection le fonctionnement étonnant de la vie.
Ce qu’il décrit-là, nous l’avons tous déjà vécu : ce sentiment d’un temps long, qui s’étire affreusement, comme si le monde s’était ralenti ou comme si nous avions été mis sur le mode « pause » … Et cette impression d’à-coups, comme si tout se précipitait, tourbillonnait, crépitait. Ça y est ! Tout arrive ! En même temps !
On imagine aisément quelqu’un, en train de jouer avec les bobines de film de nos vies, et qui s’amuserait à les accélérer, puis à les ralentir, sans prévenir. Vivre seulement dans les intermittences serait mortellement ennuyeux ; vivre seulement dans les à-coups serait mortellement épuisant ! La vie ne se situe ni dans les à-coups, ni dans les intermittences ; elle est tout entière dans les deux à la fois et c’est son mouvement permanent entre les deux qui la définit et lui donne tout son sens.
Aujourd’hui, alors que nous sommes en confinement, nous avons peut-être l’illusion que notre vie est mise entre parenthèse, que nous vivons quelque chose hors de la vie, pour quelques semaines, et que le déconfinement nous y ramènera. Et pourtant, ce confinement n’est rien d’autre qu’une vie en miniature : jour après jour, intermittences et à-coups nous bercent et nous secouent. Dedans ou dehors, confinés ou au grand air, tenons-nous-le pour dit : la vie n’est pas assez suivie. Cela étant dit, elle a d’autres avantages, alors profitons-en et réjouissons-nous tant qu’il est encore temps.