« Chacun guette, par toutes les fenêtres de ses sens, l’arrivée d’un message, boit l’apaisement dans les paroles des courageux et la crainte dans les doutes des fatalistes. Les prophètes, les vrais comme les faux, ont de nouveau du pouvoir sur la foule qui écoute, et écoute encore, déambule fébrilement et repose fébrilement, jour et nuit, les longs jours et les interminables nuits de ce temps qui mérite qu’on vive en éveil. Car ces journées ne souffrent pas l’indifférence et quelque éloigné que l’on soit des champs de bataille, on n’y est jamais extérieur. Tout autour de chacun de nous, la nuit s’agite désormais sans relâche, nul n’a le droit de dormir paisiblement dans cette formidable excitation. Cette transformation des nations et des peuples nous transforme en même temps, peu importe que notre volonté l’approuve ou la nie, chacun est empêtré dans l’événement, nul ne reste froid dans un monde enfiévré. Impossible de rester le même face aux réalités qui se transforment, nul, aujourd’hui, ne se tient avec assurance sur une falaise pour observer en souriant les vagues se déchaîner en contrebas ; chacun, qu’il le sache ou non, est entraîné par le flot, sans savoir où celui-ci le porte. Nul ne peut y faire obstacle, car nous sommes pris avec notre sang et notre esprit dans le tourbillon d’une nation et chaque accélération nous porte plus loin, chaque rupture dans son rythme freine la cadence de notre propre vie. Tout, lorsque la fièvre sera retombée, prendra pour nous une valeur nouvelle, et l’identique, justement, sera différent (…). Tous, nous devrons réapprendre à passer de l’hier au demain à travers cet aujourd’hui flagrant, dont nous ne percevons pour l’instant la violence que dans l’effroi, et, par le biais de cette fièvre qui rend nos journées brûlantes et nos nuits étouffantes, guérir en atteignant une nouvelle forme de vie ».
Stefan Zweig, « Le monde sans sommeil » (Vienne, 18 août 1914), Seuls les vivants créent le monde, Robert Laffont, 2018
Commentaire de Gabrielle Halpern :
106 années nous séparent de ce texte de Stefan Zweig, écrit à l’occasion de la Première Guerre mondiale… Et pourtant ! Que de similarités, que d’échos, que de liens avec ce que nous vivons actuellement, confinés, retranchés chez nous ! Nombreux sont ceux qui tirent déjà des leçons de cette pandémie et qui dessinent des ébauches du « monde d’après ». Vanité des vanités… A vrai dire, nul ne sait si « l’identique sera réellement différent », si « la transformation des nations et des peuples » aura finalement lieu, ni si nous atteindrons vraiment cette « nouvelle forme de vie », dont parle Stefan Zweig. Tout prendra-t-il une « valeur nouvelle » ? La réponse n’est ni dans les astres, ni dans les algorithmes, elle est dans notre libre-arbitre ; ce sera à chacun d’entre nous de le vouloir.