Tribune de Jacques Percebois, Professeur Emérite à l’Université de Montpellier
On connaissait l’existence de taux d’intérêt négatifs, celle de prix de l’électricité négatifs ; on savait qu’en cas de surproduction agricole, on détruisait des récoltes et que, durant la grande dépression de 1929, on avait brûlé du café dans les locomotives au Brésil. Mais on a découvert le 20 avril 2020 qu’aux Etats-Unis, le prix du pétrole était devenu négatif. On a marché sur la tête ? Non, c’est la loi de l’offre et de la demande.
- Que s’est-il passé le lundi 20 avril sur le marché du pétrole américain ?
La situation observée concerne le marché à terme du West Texas Intermediate dans un contexte très particulier. Il faut distinguer le marché physique du pétrole sur lequel s’échangent instantanément des cargaisons de barils de pétrole (un baril fait 159 litres), et sur ce marché, le prix était ce jour-là très faible (2 US$), du marché à terme qui est un marché financier sur lequel s’échangent des contrats négociés plusieurs semaines à l’avance, pour une échéance donnée, pour une quantité donnée, et pour un prix fixé le jour de la négociation. Certains pensent que le prix va monter et sont prêts à acheter au prix négocié en pensant pouvoir revendre plus cher avant l’échéance. D’autres pensent le contraire et vendent au prix négocié en espérant racheter l’équivalent avant l’échéance. C’est du « pétrole-papier ».
Le 20 avril, les contrats négociés pour mai 2020 arrivaient à échéance et ceux qui avaient acheté du pétrole « échéance mai » n’avaient pas trouvé à qui le revendre car personne ne voulait acheter du pétrole : la demande s’était effondrée à cause du Covid-19 et il n’y avait plus de place dans les stockages qui étaient totalement saturés. Les détenteurs de ces contrats étaient donc prêts à payer les acheteurs pour qu’ils les débarrassent de ce produit devenu encombrant. C’est un prix négatif de -37,63 $ qui a été observé ce jour-là. On peut déverser du lait dans l’environnement, ce qu’ont fait le même jour les fermiers américains, mais pas du pétrole, car c’est interdit à cause de la pollution ! En fait, sur ces marchés à terme, les traders ont souvent laissé la place à des automates, dont le programme informatique réagit instantanément et accentue la volatilité des cours. A cela s’ajoute le fait qu’il peut y avoir eu un peu de manipulation au niveau de l’information sur la disponibilité réelle des stockages. L’enquête le dira. Le même phénomène s’était produit quelques jours auparavant avec du gaz, toujours aux Etats-Unis, mais à un degré moindre. Les prix à terme WTI échéance juillet et août sont redevenus positifs. Dès le 23 avril le WTI s’échangeait à 17,62$ sur le marché physique et le Brent de mer du Nord à 22,44$.
- Pourquoi les prix du pétrole sont si bas aujourd’hui ?
Pour deux raisons : d’abord, à cause de l’effondrement de la demande mondiale de pétrole, ensuite à cause de la guerre des prix que se livrent les trois principaux producteurs de pétrole (les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et la Russie). La demande mondiale (100 millions de barils par jour) a chuté de près de 30% en quelques semaines. Les Etats-Unis sont aujourd’hui le premier producteur de pétrole (13 millions de barils par jour) devant l’Arabie saoudite (12 millions b/j) et la Russie (11,3 millions b/j). Les producteurs américains de pétrole de schiste ne veulent pas réduire leur production, même s’ils l’ont fait un peu, car pour des raisons en partie techniques, cela peut mettre en péril les installations et c’est la loi du marché. Les Russes en ont assez de réduire leur production pour équilibrer le marché mondial, surtout dans un contexte de sanctions américaines. La part de marché des Etats-Unis est passée en dix ans de 7 à 14% à l’échelle mondiale au détriment de la Russie et de l’Arabie. Les pays de l’OPEP+ (les 13 pays de l’OPEP et 10 pays qui y sont « associés », dont la Russie) n’étaient pas parvenus à se mettre d’accord le 6 mars 2020 sur un plan de réduction des quotas de production. La Russie a ouvert les vannes pour récupérer sa part de marché et l’Arabie a suivi (2 millions de barils/jour en plus dès le 1er avril), d’autant qu’une chute des prix est certes problématique pour elle mais encore plus pour son ennemie, l’Iran. Un accord est heureusement intervenu le 12 avril, prévoyant une réduction de 10 millions de barils/jour à compter du 1er mai et pour deux mois. Mais cela ne suffit pas et ne suffira pas pour accroître fortement les prix en l’absence d’une relance de la demande. Le prix du pétrole qui se négociait entre 60 et 70$ le baril fin 2019 se négocie aujourd’hui entre 15 et 25$. Notons que les Etats-Unis ne participent pas à la réduction des quotas, un privilège qui se discute.
- Quels sont les effets à court terme de cette situation ?
Il faut s’attendre à des faillites de petits producteurs en Amérique, à des restructurations capitalistiques sous forme de fusions et acquisitions, à une chute de la capitalisation boursière des opérateurs. A moins de 40$, le baril on ne couvre pas tous les coûts. Il faut surtout s’attendre à des difficultés pour l’industrie parapétrolière, notamment les entreprises impliquées dans les technologies liées à l’exploration pétrolière (certaines sont françaises). Les investissements d’exploration vont être stoppés ou du moins décalés. Il y aura des impacts collatéraux sur les banques et certains fonds de pension qui ont acquis des actions pétrolières. Le consommateur final ne peut pas profiter beaucoup de ce bas prix du pétrole tant qu’il est confiné et ensuite, ce sera difficile si son pouvoir d’achat a chuté à cause du chômage. Ne parlons pas des pays producteurs d’Afrique (Algérie, Nigeria, Angola et autres) qui vont connaître des difficultés à cause de la chute de leurs recettes pétrolières.
- Quels seront les effets à plus long terme ?
Tout va dépendre de la durée de la crise, de la nature et du rythme de la reprise économique mondiale. Il faudra sauver l’industrie pétrolière et les activités qui lui sont liées dans l’industrie et les services. Des prix du pétrole durablement bas ne faciliteront pas l’abandon des énergies fossiles, sauf à instaurer une taxe élevée sur le carbone. Cela peut compromettre ou du moins retarder la transition énergétique vers des énergies bas-carbone. Le pétrole c’est encore près de 40% de la consommation mondiale d’énergie. Certains pensent qu’il faut en profiter pour créer des emplois dans la rénovation thermique des bâtiments. D’autres pensent que ni l’Etat ni les consommateurs n’auront les moyens de financer la conversion vers des renouvelables encore coûteuses.
Les préférences collectives vont changer dans beaucoup de pays et la lutte contre le réchauffement climatique ne sera peut-être plus la priorité.