« L’amitié (en prenant ce mot dans le sens le plus étendu) est le lien universel qui unit, ou au moins rapproche tous les êtres animés : elle est, pour l’homme, le bien le plus précieux, puisqu’elle est le principal fondement de la société. L’amitié n’est pas seulement un sentiment nécessaire à l’existence des sociétés, elle est aussi un de ceux qui embellissent et honorent le plus la vie de l’homme. Quant à l’origine ou à la cause de ce sentiment, les uns la voient dans la ressemblance des êtres entre eux, les autres dans le contraste, d’autres en cherchent l’origine jusque dans la nature inanimée (…). Il y a trois qualités ou conditions qui font naître l’amitié ; ce sont la bonté, l’agrément, et l’utilité. Il faut, pour être amis, qu’au sentiment d’une bienveillance réciproque, fondée sur l’une de ces trois qualités, se joigne la connaissance du bien qu’on se veut mutuellement (…). Les espèces d’amitiés diffèrent, comme les motifs sur lesquels elles se fondent. L’amitié qui n’a pour cause que l’utilité ou l’agrément, ne dure ordinairement qu’autant que la cause qui l’a fait naître (…). En général, on se plaît plus à être aimé, qu’à aimer soi-même, et c’est pour cela qu’on accueille volontiers les flatteurs, espèce d’amis subalternes. Cependant l’amitié consiste plutôt à aimer qu’à être aimé (…). L’AMITIÉ est une vertu, ou du moins toujours unie à la vertu. Elle est ce qu’il y a de plus nécessaire à la vie ; car il n’est personne qui consentit à vivre privé d’amis, dût-il posséder tous les autres biens.

Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre 8

En ce temps de confinement, l’amitié est mise à rude épreuve. Ce n’est pas seulement l’absence physique qui est difficile, - après tout, les vrais amis traversent les écrans -, c’est la capacité à partager ce que l’on vit et ressent. On s’envoie des dizaines de messages par jour, des photos, des vidéos et des blagues, on s’appelle, on se voit en visio, mais ces outils ne sont que des canaux de discussion. Malgré le dispositif de saisie automatique, ils n’aident pas forcément à trouver les mots, à saisir ce qui nous arrive et ce qui arrive à nos amis, à exprimer nos besoins du présent ni les leurs, à traduire nos angoisses de l’avenir ni les leurs.

L’absence physique, la distanciation amicale actuelles sont l’occasion de nous rappeler que l’amitié est d’abord de la « bienveillance réciproque ». Sont amis ceux qui savent le bien qu’ils se veulent mutuellement, comme le dit le philosophe grec Aristote (384-322 avant JC). L’amitié n’est pas un « connais-toi toi-même », mais un « sors de toi-même » et un « tâche-de-connaître-l’Autre » ! Plus qu’un sentiment, Aristote nous le rappelle : l’amitié est une vertu. Et comme toutes les vertus, elle n’est pas donnée, elle se travaille, elle demande de l’effort, du temps, de l’attention, de la volonté et de l’humilité. Aux côtés des veilles économique, sanitaire, technologique, concurrentielle, juridique et informationnelle, faisons de la veille amicale !