« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve »

Héraclite

Cette phrase célèbre du philosophe grec, Héraclite d’Ephèse (544-480 avant JC), est intéressante à méditer, à l’aune de ce que nous vivons actuellement. Nous sommes tentés d’aller chercher dans l’histoire mille analogies avec la pandémie du Covid-19, mais c’est oublier que l’ « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve »… Rien n’est jamais pareil et le pratique « c’est comme… » est toujours très dangereux, parce qu’il tend à nous faire éviter toute réflexion. C’est peut-être la leçon principale que nous pouvons apprendre d’Héraclite : ne mets pas ta pensée en pilotage automatique, ne fais pas confiance à tes vieilles cases dans lesquelles tu as l’habitude de ranger la réalité, mais invente toujours et sans cesse de nouvelles cases ! Des cases sur-mesure !

Oui, c’était déjà vrai à l’époque d’Héraclite, mais cela l’est encore davantage aujourd’hui : la réalité entre de moins en moins dans nos cases et ce processus s’accélère de plus en plus[1] ! Depuis un certain temps déjà, la réalité nous envoie des personnages, nous fait vivre des situations ou des expériences, qui obligent certaines de nos cases à se chevaucher, à fusionner, à se soustraire, quand elle ne les rend pas totalement caduques. Le cas du Covid-19 est flagrant.

Nous sommes tous, - y compris, les décideurs publics et privés, les chercheurs et tous les autres -, contraints de constater la péremption, la porosité et l’inadéquation de nos catégories et de faire un effort fastidieux et douloureux pour inventer de nouvelles catégories. La tentation est grande, nous l’avons vue dans les discours, dans les médias ou dans les conversations familiales ou amicales, de faire entrer ces parts insolites de la réalité dans nos vieilles catégories : combien de politiques, de chercheurs ou d’éditorialistes ont effectué de fragiles rapprochements entre les phénomènes contemporains et le passé.

Nous adorons ranger le réel dans les tiroirs de notre esprit, ces petits tiroirs bien rodés et bien étiquetés. On range immédiatement l’inconnu dans le connu, ni vu ni connu… Justement, pour ne pas avoir à se confronter véritablement à l’inconnu ! Parce que c’est toujours plus facile de ranger quelque chose dans un tiroir qui existe déjà, plutôt que de faire un effort mental, long et angoissant, pour fabriquer un nouveau tiroir. Si nous voulons être en mesure de penser véritablement ce que nous vivons actuellement, il nous faudra créer ex-nihilo une case sur-mesure en forme de Covid-19…

[1] Voir Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Editions du Pommier, Paris, 2020.