Considère par exemple les processus que nous nommons jeux. Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous de commun ? (…). Regarde les jeux de pions par exemple, et leurs divers types de parentés. Passe ensuite aux jeux de cartes ; tu trouveras bien des correspondances entre eux et les jeux de la première catégorie, mais tu verras aussi que de nombreux traits communs aux premiers disparaissent, tandis que d’autres apparaissent. Si nous passons ensuite aux jeux de balle, ils ont encore beaucoup de choses en commun avec les précédents, mais beaucoup d’autres se perdent. - Sont-ils tous divertissants ? Compare le jeu d’échecs au jeu de moulin. Y a-t-il toujours un vainqueur et un vaincu, ou les joueurs y sont-ils toujours en compétition ? Pense aux jeux de patience. Aux jeux de balle, on gagne ou on perd ; mais quand un enfant lance une balle contre un mur et la rattrape ensuite, ce trait du jeu a disparu (…) Et nous pouvons, en parcourant ainsi de multiples autres groupes de jeux, voir apparaître et disparaître des ressemblances. Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. Des ressemblances à grande et à petite échelle. Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l’expression d’air de famille ; car c’est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membres d’une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux, démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent. - Je dirai donc que les jeux forment une famille.
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, posthume 1953
Pour ceux qui vivent confinés en famille, l’heure de la vie en communauté est celle où nos ressemblances et nos différences d’avec les nôtres deviennent criantes. En vivant toute la journée ensemble, nous avons sous les yeux nos points communs. Tout ce qui nous rassemble et tout ce qui nous différencie est posé là, comme une évidence.
Pour ceux qui vivent seuls, la famille (ou tout autre collectif dont on se sent faire partie) est convoquée par la pensée et peu importe son absence physique, les ressemblances et les différences d’avec ses membres sont présentes comme s’ils étaient là, en chair et en os.
C’est ce jeu de va-et-vient entre ce que je suis et ce que sont les autres qui me permet de savoir qui je suis. Chacun d’entre nous existe, - au sein de sa famille, comme au sein de chaque collectif dont il fait partie (entreprise, groupe d’amis, etc.) -, par ce jeu de va-et-vient, qui fait apparaître les ressemblances et les différences. Une ressemblance absolue annihilerait l’individu dans le groupe ; une différence totale menacerait le ciment qui relie l’un à l’autre.
Quel est le point commun entre le tennis, la boxe, le poker et les échecs ? Le même qu’entre une grand-mère, une mère, un oncle et une petite-fille ! Des parentés, des correspondances, des recoupements qui entremêlent chacun à certains et certains à d’autres et d’autres à chacun.
Ce que le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951) exprime, de manière si imagée, est le chevauchement et l’entrecroisement des singularités, qui fondent à la fois leur caractère unique et leur appartenance à un ensemble qui les dépasse. Une idée de jeu en ce temps de confinement ? Non pas celui des 7 familles, mais celui des 7 recoupements entre leurs membres…